Un exemple d’école à l’écoute

Article d’Huguette Guermonprez pour Nouvelles Clés
Philippe Ackermann – Lara Laurens :

Votre école est un collège-lycée de la banlieue parisienne, dont la co-fondatrice dit : « C’est une histoire d’amour. » Cette aventure a effectivement commencé par la rencontre d’un homme et d’une femme. Deux professeurs de l’Éducation Nationale. Elle, Lara Laurens, beau « cerveau droit », khâgne à Henri IV, Capes de lettres, DEA mention très bien. Lui, Philippe Ackerman, beau « cerveau gauche », professeur de maths, diplômé de l’École supérieure de commerce de Paris et en sciences de l’éducation. Déçus par le système éducatif français, par sa rigidité et son « manque de bienveillance », ils ont décidé de créer ensemble une école différente, où ils pourraient « accueillir l’élève comme il est, là où il est, avec l’image qu’il a de lui-même, et l’aider à découvrir ou à affirmer ses talents, ses signes intérieurs de richesse. » Dix ans plus tard, leur initiative n’a pas seulement réussi : elle sert de modèle à tout un réseau d’enseignants, qui travaillent dans le public aussi bien que dans le privé et qui, regroupés dans l’association L’Oiseau Lyre, échangent régulièrement idées et pratiques. Dans les années 1980, le célèbre sociologue Michel Crozier avait prôné l’écoute – profonde, sincère, empathique – comme outil premier de communication (et de performance) dans l’entreprise. Ici, il s’agit d’une « école à l’écoute » – fait suffisamment rare pour qu’il vaille la peine qu’on le remarqué. Et l’histoire d’amour continue…

Nouvelles Clés : Quelle a été votre motivation première ?

Lara Laurens : Les élèves sont contraints d’apprendre sous la dictée de savoirs clos, souvent caduques, édictés du haut d’une autorité extérieure. Ils n’ont pas la chance des disciples de Socrate : ils n’entendent, ni ne vivent le fameux “Connais-toi toi-même” qui ouvre les portes de la connaissance…

Philippe Ackermann : Or, il est vrai que les jeunes ont besoin, de façon vitale, de se connaître. Mais pour cela, il leur faut être épaulés par des adultes fiables, des enseignants enthousiastes, sains et équilibrés, qui se connaissent eux-mêmes ! Les jeunes nous demandent de les apprivoiser. Pour cela, notre première démarche vis-à-vis d’eux est celle de l’écoute.

L.L. : Comment réussir sa vie si l’on ne commence pas par savoir qui on est, ce qu’on veut, ce qu’on peut ? Les jeunes ont le droit d’exister, d’être appréciés et valorisés en tant que sujets de connaissance, avant qu’on leur demande de se pencher sur l’objet des connaissances obligatoires. À l’école, ils sont coupés d’eux-mêmes. Quand sommes-nous à leur écoute, sensibles à leur ressenti, pour les aider à briser les images négatives dans lesquelles ils se perdent, ou atrophient leur confiance en eux-mêmes ? On se plaint de leur violence. Mais leur apprenons-nous à penser, à vivre une relation à l’autre accueillante et constructive ?

N.C. : Quels enfants viennent vers vous ?

P.A. : Ceux qui s’ennuient dans le système scolaire classique, ou se rebellent contre lui, et peuvent en avoir été exclus – du fait des professeurs mais aussi parfois des autres élèves. Enfants jugés ingérables ailleurs (surdoués pour certains), ils cherchent à pouvoir exprimer leurs désirs, leurs peurs ! Si vous savez les accueillir, les écouter, vous découvrez que l’agressivité et la violence se raréfient. Les jeunes ont besoin, avant toutes choses de dimension humaine et relationnelle. N’oublions pas que leur premier souci est de se réconcilier avec eux-mêmes.

N.C. : Après des années de succès, quels problèmes subsistent ?

P.A. : Notre établissement favorise l’autonomie et nous devons encore affiner le rappel des limites, du minimum exigé de chacun, surtout au collège, où les enfants font le difficile apprentissage de la liberté et de l’autogestion. Et reconnaissons-le, cette lente maturation fonctionne  parce qu’on constate dès la classe de seconde une belle transformation des élèves, qui ont dépassé le cap de l’enfance…

À ce stade, le stage en entreprise permet à certains de prendre des voies différentes, parfois plus courtes. Mais une fois en première, la plupart changent : ils sont plus forts, plus déterminés.

L.L. : L’éducation conventionnelle focalisée sur les programmes, les notes, les examens, n’en finit pas de couper l’adolescent de l’imaginaire, de l’intuition, de la créativité, du désir… C’est vraiment ça : l’école fait fonctionner à loisir notre cerveau gauche, et relègue le cerveau droit « au coin » !

Du coup, les élèves se retrouvent tous un peu schizo…. et les profs aussi ! Pourtant, l’équilibre de la personne se structure dans l’harmonisation heureuse des deux cerveaux.

On meurt de trop de textes (y compris de réformes). L’heure est venue de jeter des ponts vers d’autres possibles.

P.A. : Ce qui démotive beaucoup, c’est la difficulté à faire apprécier, aux enfants en difficulté, les matières qui nous passionnent. Et la perspective de niveler par le bas pour être accessible à tous est trop frustrante. Du coup, cette année, nous innovons des formations en alternance, beaucoup plus vivantes, mi-école mi-entreprise. Bien sûr, nous souhaitons travailler en partenariat avec des entreprises elles-mêmes différentes, engagées notamment dans le développement durable, pour que les enfants soient accueillis dans le monde du travail, là aussi avec plus de respect que dans les entreprises traditionnelles.

La vision des élèves

Ils ont entre 12 et 16 ans et ont accepté de nous dire pourquoi ils étaient là et ce qu’ils pensaient de leur école.

Doria : « Je suis venue pour avoir de l’écoute. »

Lucie : « C’est une école où on nous écoute, où on a la parole. S’il y a des changements à faire, le directeur en parle d’abord aux délégués de classe et ils prennent la décision ensemble. »

Karl : « C’est une école où on a beaucoup de liberté. Ici les profs nous motivent, nous suivent, nous aiment. C’est aussi une école où on peut sauter les classes sans être trop pénalisé. J’ai 12 ans, je suis en cinquième, mais l’année prochaine je vais essayer de passer le brevet, ici j’ai le droit de suivre les cours de troisième. »

Lora : « Pour moi, comme pour certains, c’est l’école du dernier espoir. J’ai fait cinq écoles avant de venir ici. On m’insultait, on me traitait d’ « abrutie ». Je reconnais que je ne suis pas quelqu’un de facile, mais maintenant ici je sais que je ne suis pas une « abrutie ». Ici, j’ai plus de facilité à travailler. S’il y a quelque chose que je ne comprends pas, on m’aidera, je le sais et ça me motive. »

Stan : « L’ambiance est bonne. Dans mon ancien bahut, c’était “Oui madame, non madame”. Ici, on peut répondre plus facilement, on nous écoute, on collabore vraiment. »

Adeline : « Ce qui est bien, ici, c’est qu’on peut se parler entre ceux du lycée et ceux du collège, il y a une grande communication entre nous, quelle que soit la différence d’âge. Par exemple, si on n’a pas compris, on peut aller voir un grand de terminale, il nous aide volontiers. »

Pour en savoir plus. Tél. O6 84 19 25 82 ou 06 77 18 98 73 – email : ackerphil@yahoo.fr
Réseau Attitude Éducative (réseau d’éducateurs, d’enseignants, de formateurs, de représentants de parents ou autres acteurs impliqués dans une recherche de pédagogie nouvelle) 
Agence Information Enfance (qui édite le Guide-annuaire des écoles différentes) : 23, rue Zola, 93400 St Ouen, tél/fax : 01 49 45 11 48 ; e-mail : ecolesdifferentes@hotmail.com

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