« Maman je l’ai »

St Pierreville, le 20 juillet 2003

Chers Philippe et Lara,

Le 4 Juillet dernier… j’attendais Marion au bistrot du coin, le plus proche du lycée G. Brassens ; Marion est entrée avec un magnifique sourire, les bras grand-ouverts … maman, je l’ai !

Cela faisait 6 mois que je m’interdisais d’espérer autant que de désespérer, je m’interdisais simplement de penser, laissant à Marion la possibilité de faire son chemin, sans pression, sans attente, sachant que ce serait normal qu’elle « repique », mais lui laissant aussi la bride sur le cou, si ça lui disait de cravacher un peu pour intégrer un maximum de notions avant l’examen. L’absence d’attente a même été jusqu’à s’interdire de faire quelconque projet pour l’année suivante…

À l’annonce de cette bonne nouvelle, le film s’est mis en route et je me suis souvenue de la petite Marion, dont la maîtresse en primaire m’avait dit « ta fille, elle n’est pas faite pour l’école… » qui, au collège avait le surnom bien mérité de « Marion, la rébellion », pour finir totalement déprimée en fin de seconde avec les reproches de tous ses professeurs (sauf celui d’Arts plastiques) couronnés par le discours du proviseur me déclarant : « Madame, je suis désolé, votre fille ne rentre pas dans le moule, elle n’accepte pas les règles du jeu ! ».

« Avec les parents qu’elle a… il ne faut pas s’étonner qu’elle ne soit pas formatée au moule de l’institution Education Nationale » pensai-je… et j’ai pris alors conscience qu’au delà de ses difficultés d’apprentissage, Marion se débattait avec le choc des cultures… entre celle de son milieu et celle de l’institution….
Dans cette période, Philippe est venu en Ardèche avec quelques élèves, à la rencontre de personnalités et d’expériences alternatives comme la nôtre, (la SCOP Ardelaine). Gérard et moi-même lui avons parlé des difficultés de notre fille… « c’est tout à fait des enfants comme elle que nous pouvons aider… » mais l’Ardèche, c’est loin, vous n’avez pas d’internat… Le problème fut résolu grâce à la gentillesse de ses grands- parents qui habitent près de la gare d’Austerlitz, à un abonnement scolaire avantageux pour le TGV… et bien sûr à Marion qui a bien voulu faire le pari de s’inscrire dans votre école après quelques jours d’essai.

Le risque était grand, changement de vie total entre l’Ardèche et Paris, entre la vie en famille et avec les amis du village, et celle en appartement avec ses grands- parents. Philippe a insisté pour qu’elle ne redouble pas sa seconde… nous redoutions avec angoisse la situation d’échec renouvelée, mais nous avons fait confiance. Marion s’est liée d’amitié avec une élève du Lycée et son année de Première s’est passée sans mal, mais on peut dire aussi sans grands acquis ; Marion si l’on en croit ses professeurs était plus occupée à bavarder avec son amie qu’à écouter les cours…

Néanmoins, son positionnement était tout à fait différent : Alors qu’avant, elle subissait tout ce qu’on lui enseignait en attendant que la cloche sonne et qu’enfin la porte s’ouvre, désormais elle parlait avec passion des cours de Lara qui l’enflammait pour la poésie, de l’initiation à la Philo d’Eric qui était si passionnant, de la patience d’Agnès qui acceptait de répondre à ses questions lorsqu’elle ne comprenait pas les Maths, des cours de Philippe si clairs, du prof d’Espagnol si sympa, etc… La relation aux professeurs était totalement présente et Marion se sentait à l’aise et acceptait d’ouvrir son esprit.

Au Bac de Français, 12 en Maths… victoire !, 10 en Bio… une prouesse, 6 en Français grâce à un magnifique contre-sens et 7 à l’oral grâce à son allergie aux profs et à celle des profs contre les « boites privées »… c’était mal parti…

La rentrée en terminale a été très difficile. Son amie n’était pas au rendez-vous, ayant fait le choix de réintégrer un lycée public. Marion a bien déprimé à nouveau pendant le premier trimestre jusqu’à ce que j’appelle Lara en lui exposant le problème. Sa réaction, ainsi que celle de Philippe ont été totalement déterminantes pour la suite : ils ont dit que si elle tenait jusqu’à Noël, après, c’était gagné. Ils ont parlé du « déclic » qui vient aux jeunes lorsqu’ils arrivent à passer un cap existentiel… Ils ont pris le temps d’avoir des échanges personnalisés avec Marion, l’invitant à manger, lui faisant comprendre que c’était une grande chance pour elle de sortir d’une relation fusionnelle avec une copine pour se trouver elle- même, et s’affirmer seule… Marion l’a compris, Marion l’a accepté, elle leur a fait confiance et c’était parti…
A la rencontre « Parents Professeurs » Eric, le professeur de Philo a dit qu’il pensait que Marion était selon lui, capable d’avoir son Bac… Je me suis insurgée en lui disant que même si cela était possible, je ne lui mettrai pas « la pression ».

Marion s’est prise de passion pour la photo et a arpenté les rues à la recherche du Paris insolite, elle est allée au Lycée avec confiance, avec une adoration pour les cours de Guy sur la littérature ; elle qui n’arrivait pas à lire trois pages en Seconde, elle s’est mise à lire bouquin après bouquin (même pas au programme) en en parlant avec passion,… très intéressée par les cours de Daniel, le prof d’Anglais avec lequel elle pouvait « parler », ravie de discuter de l’actualité avec la prof de « méthode » en histoire et géo, un peu inquiète de la complexité des notions de philo… , très amie avec la prof d’Espagnol…. Bon, Langa… il est un peu trop moqueur … Bref, pour elle, votre école c’est un endroit où l’on rencontre des gens qui se décarcassent pour vous apprendre des trucs et sont d’une patience, d’une compréhension et d’une attention à toute épreuve, croyant plus à l’apprentissage dans la relation de confiance, qu’à la sacro-sainte autorité, la sacro-sainte pression et Marion, ça lui convient… il faut dire qu’elle a été élevée dans ce type de relations : l’accompagnement, l’écoute, la confiance, la responsabilité…

Le dernier mois, elle a pris plus d’autonomie dans son travail, elle a commencé à s’organiser un peu mieux… J’ai pris une semaine avec elle au bord de la mer pour l’aider à réviser au calme, dans la détente, après, j’avais beaucoup de travail et elle a fait l’effort de se concentrer, de réviser, limiter les sorties… le bac avant tout… comme si on y croyait.

Les épreuves ont été « sportives » et exigeantes, sur fond de grève des transports, avec l’obligation de faire le trajet Ardèche – Paris en voiture, de se lever à 5h du matin pour être sûre d’arriver à 8h pour l’épreuve de philo, de courir toutes les banlieues pour les épreuves facultatives… mais Marion a fait preuve d’autonomie (ses grands- parents étant partis en vacances) et de détermination à aller au bout du circuit quelle qu’en soit l’issue.

Cette « confiance en elle » retrouvée l’a aidée à donner le maximum d’elle même dans les épreuves. Adieu les « blocages » qui lui faisaient rendre feuille blanche, les a priori « je suis nulle », « je n’y arriverai jamais » et les « terreurs » de l’oral…

Marion a fait juste ce qu’il fallait pour décrocher un 10 qui l’a même dispensée de passer l’oral de rattrapage…

14 en littérature… merci Guy qui a su la passionner pour Primo-Levi, autant que pour Sophocle ou André Breton,

11 en oral d’Anglais et 09 à l’écrit… Bravo Daniel pour tous les encouragements que tu as su lui donner,

15 en Arts plastiques… la passion de la photo…

13 en Sports… si elle en avait fait un peu plus…

12 en Histoire-Géo au commentaire de documents… Merci ( ????) qui a su enfin lui faire comprendre ce

qu’on lui demande dans un devoir…

09 en Philo… Eric est un peu déçu, on peut l’imputer au lever à 5h… au stress… et la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié… en philo… je suis sûre qu’il y aura de beaux restes qui lui serviront toute sa vie…

06 en Espagnol, ce n’est pas si mal pour quelqu’un qui n’a fait aucun devoir depuis deux ans…

Voilà, la boucle est bouclée… réussir son bac, réussir sa vie… ? Un grand défi que Philippe et Lara ont eu le courage d’afficher ! Pour le bac c’est gagné, au- delà de toute attente… Réussir sa vie, c’est bien parti aussi, car grâce à vous, Marion a eu la chance de pouvoir développer sa personnalité, redresser ses épaules, retrouver son beau sourire et reprendre confiance en elle à travers la confiance qu’on lui a faite…

Merci particulièrement à Philippe et Lara qui se sont engagés dans l’accompagnement de ces enfants inadaptés au moule de l’éducation nationale, une voie si difficile qui demande un courage exemplaire pour lequel j’ai la plus grande admiration.

Que la réussite de Marion soit un cadeau pour vous, pour vos efforts de compréhension et de bienveillance, une récompense pour le respect que vous avez eu pour sa personnalité, car vous l’avez réellement aidée à « grandir en intelligence » avec humanité.

Bien amicalement,
Béatrice Barras et Gérard